Les premiers signalements d’anomalies de croissance de la vigne ont émergé dans les vignobles du quart nord-est de la France dans les années 2010. Bien que les symptômes varient selon le millésime, les ceps touchés présentent généralement un important retard de croissance, des rameaux rabougris et une fructification faible voire nulle, provoquant ainsi des pertes significatives en rendement et en qualité. A l’heure actuelle, aucune cause n’a été clairement identifiée. Ce phénomène représente un enjeu majeur pour la durabilité et la rentabilité des exploitations viticoles. Le projet ANOVI porté par l’IFV et lancé en 2025, a pour ambition de mieux comprendre les causes et les mécanismes sous-jacents des anomalies de croissance.
Des premiers cas isolés à une généralisation progressive
Une première étude réalisée en Australie en 1995 fait état dans les vignobles de ceps à débourrements irréguliers et tardifs, présentant d’importants retards de croissance ainsi que des pousses et des entrenœuds courts. Ce phénomène, désigné sous le terme « Restricted Spring Growth (RSG) » ou « croissance printanière restreinte », affecte les ceps de manière aléatoire aussi bien au sein d’une même parcelle qu’entre différents vignobles. L’Australie n’est pas un cas isolé : des symptômes comparables sont observés en Allemagne et en Californie.
En France, le phénomène est signalé pour la première fois en 2011 par des viticulteurs dans le secteur de la Côte des Bar, en Champagne. D’abord qualifié de « pousses chétives », il est aujourd’hui plus largement désigné sous le terme « d’anomalies de croissance ». D’abord sporadiques et très localisées, ces anomalies ont été progressivement signalées, à partir de 2015, dans plusieurs régions viticoles telles que l’Alsace, la Bourgogne ou le Beaujolais, sans qu’un facteur commun clairement identifié ne permette à ce stade d’en expliquer l’origine.
Des signes visibles dès les premiers stades de développement
Les anomalies de croissance désignent un ensemble de symptômes environnementaux et physiologiques. Bien qu’il existe une forte variabilité de l’expression des symptômes en fonction du millésime, elles se manifestent généralement par :
- Un retard de croissance marqué ;
- Des feuilles et sarments nanifiés, avec les premiers mérithalles des rameaux primaires courts et en zigzag ;
- Des inflorescences petites, présentant peu de boutons floraux et pouvant parfois avorter à la floraison ;
- Des entre-cœurs avec une pousse rapide et précoce, donnant au rameau une forme caractéristique de « balai de sorcière ».
Des décolorations, nécroses des nervures et d’autres déformations foliaires (feuilles gaufrées involutées, réniformes dentelées ou réticulées palmées) peuvent être également observées. Un cep est considéré comme symptomatique lorsqu’il présente un ou plusieurs des symptômes décrits au cours des stades de développement.
Retard de croissance sur un cep symptomatique au stade 5-6 feuilles étalées en Bourgogne
(© Projet ANOVI – Tous droits réservés)
Pousses nanifiées sur un cep symptomatique au stade 2-3 feuilles étalées en Alsace
(© Projet ANOVI – Tous droits réservés)
Entre–cœurs sur un cep symptomatique au stade de la floraison en Bourgogne
(© Projet ANOVI – Tous droits réservés)
Inflorescences sur un cep symptomatique au stade de la floraison en Alsace
(© Projet ANOVI – Tous droits réservés)
Des recherches multiples sans conclusion définitive
Depuis la généralisation des symptômes en 2015, plusieurs expériences ont été menées dans les régions les plus touchées pour mieux comprendre les anomalies de croissance de la vigne.
En Bourgogne, plusieurs travaux ont notamment porté sur le GPGV (Grapevine Pinot Gris Virus). Suspecté dans un premier temps d’être impliqué, la majorité des ceps symptomatiques testés dans le cadre du projet n’étaient pas porteurs de ce virus. Cependant, des co-infections par le GLRaV-1 (Grapevine leafroll-associated virus) et le GVA (Grapevine virus A) ont fréquemment été observées, sans qu’aucun lien direct avec les symptômes ne puisse être démontré.
En Champagne, l’étude des sarments des ceps symptomatiques a révélé la présence en excès de certains éléments minéraux (magnésium, calcium, bore et cuivre). Comme en Bourgogne, une forte présence des virus GVA et GLRaV-1 a également été détectée, sans pouvoir encore une fois, établir de lien formel.
Enfin, en Alsace, les diagnostics réalisés en 2016 par la méthode de détection ELISA n’ont pas permis d’identifier un agent commun aux ceps atteints.
Les expériences préalables ne permettent donc pas d’identifier une cause unique, et n’excluent pas la possibilité que les anomalies de croissance soient le résultat d’une combinaison de facteurs environnementaux, physiologiques et biologiques.
ANOVI : un projet pluridisciplinaire et innovant pour explorer les causes
Qui sont les partenaires du projet ?
Les anomalies de croissance dans les vignobles représentent donc un enjeu majeur, mais leurs causes et mécanismes demeurent inconnus. C’est dans ce contexte que le projet ANOVI a été lancé en mars 2025 pour une durée de trois ans, sous le pilotage de l’IFV Colmar, en partenariat avec le Comité Champagne, le Comité des vins de Bourgogne, le Conseil Interprofessionnel des Vins d’Alsace (CIVA) et INRAE. ANOVI s’inscrit dans le cadre du Plan National Dépérissement du Vignoble (PNDV).
ANOVI, un projet innovant inscrit dans le cadre du PNDV, rassemblant des acteurs comme l’IFV, INRAE, VitiviroBiome, le Comité des vins de Bourgogne, le Comité Champagne et le CIVA
(© Projet ANOVI – Tous droits réservés)
Quels sont les outils de recherche et développement mobilisés ?
Le projet s’articule autour de deux actions complémentaires :
- Caractérisation et analyse des facteurs : la première action consiste à suivre annuellement un réseau de parcelles situées en Champagne, en Alsace et en Bourgogne. Elle vise à caractériser précisément les symptômes, comprendre les conditions de leur apparition et évaluer leur impact sur la production, en croisant observations de terrain, mesures agronomiques et phénologiques.
- Etude de l’hypothèse virale : la seconde action du projet explore l’hypothèse d’une origine virale des anomalies de croissance grâce à l’utilisation des techniques avancées de séquençage haut débit (HTS). En analysant le microbiote de la vigne, ces travaux cherchent à identifier de nouveaux virus (ou autres organismes) potentiellement impliqués. Des outils de détection spécifiques seront développés pour ces virus, avant d’étudier leur présence à grande échelle dans le vignoble français.
Quels sont les premiers résultats ?
En février 2026, Le projet a réalisé un premier bilan intermédiaire. Les travaux conduits dans le cadre de la première action ont permis de caractériser 8 parcelles situées en Alsace, Champagne et Bourgogne. Les informations collectées couvrent le cépage, l’historique de plantation, les pratiques culturales ainsi que les conditions climatiques de la campagne 2025.
Au sein de chaque parcelle, la proportion et la distribution spatiale des anomalies de croissance ont été étudiées à travers une notation cep par cep et complétée par des prises de photographies à différents stades végétatifs clés. Les observations révèlent une forte variabilité de la proportion de ceps symptomatiques selon les parcelles, ainsi que des différences nettes entre ceps symptomatiques et asymptomatiques, en particulier au stade 7 à 10 feuilles étalées. Elles suggèrent également une sensibilité plus marquée du Gewurztraminer par rapport au Pinot noir et au Chardonnay.
Pour chaque parcelle, 30 ceps symptomatiques et 30 ceps asymptomatiques ont ensuite été sélectionnés afin d’étudier l’impact des anomalies de croissance. Plusieurs paramètres ont été suivis : la croissance végétative (stade phénologique, longueur des rameaux et poids du bois de taille), la fertilité (nombre d’inflorescences et de rameaux par cep) ainsi que la production et la qualité des raisins (contrôle de maturité sur baies et pesées de récolte).
Les résultats mettent en évidence des retards de développement chez les ceps symptomatiques, associés à des rameaux plus courts, un poids de bois de taille réduit, une baisse de la fertilité, ainsi qu’une diminution du rendement. La qualité des raisins est également affectée, avec des vendanges en moyenne plus acides.
Quelles sont les prochaines étapes de recherche et développement ?
Les différentes mesures réalisées au cours de la saison 2025 seront reconduites en 2026 selon les mêmes protocoles et sur l’ensemble des sites étudiés. Cette démarche vise à identifier d’éventuelles récurrences dans l’expression et l’impact des anomalies, ainsi qu’à évaluer un possible effet millésime.
Les résultats obtenus permettent d’ores et déjà d’engager la deuxième action du projet dès la mi-mai 2026. Celle-ci explorera l’hypothèse d’une origine virale des anomalies de croissance. En effet, trois espèces virales nouvellement identifiées ont récemment été détectées dans des parcelles présentant des symptômes de dépérissement particulièrement marqués, et font l’objet d’une attention particulière.
Dans ce cadre, le LPA Vitivirobiome, laboratoire partenarial associé entre l’IFV et INRAE Colmar, sera chargé dans un premier temps de développer des méthodes de détection spécifiques à ces virus. Dans un second temps, leur prévalence sera étudiée sur un ensemble d’échantillons représentatif du vignoble français.
Par la suite, si ces virus sont bien présents dans les vignobles, ils seront introduits en conditions contrôlées (en serre) afin d’évaluer leur capacité à infecter des plantes modèles herbacées et à se transmettre par greffage sur vigne. L’objectif étant de confirmer que la vigne est bien leur hôte, et d’exclure une potentielle origine environnementale (champignons, insectes, etc.).
Enfin, 72 analyses par séquençage haut débit (HTS) seront réalisées. Cette approche, qui permet une détection sans a priori de l’ensemble des virus, offre également la possibilité d’identifier d’autres types de pathogènes (fongiques, bactériens ou associés à des insectes). Elle permettra ainsi d’établir une liste exhaustive des organismes présents dans chaque échantillon. À terme, la comparaison entre ceps symptomatiques et asymptomatiques issus d’une même parcelle devrait permettre d’identifier des éléments discriminants et de mettre en évidence une éventuelle cause virale.
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